Musique, climat, intentions, conscience.

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ubik
le 30/04/2006
Salut,

Je suis très sensible à la musique, j'en joue, j'essaie d'en composer ( de façon empirique, le solfège et moi, on n'est pas très copains ), et ce qui m'intéresse dans la musique, c'est que tout repose sur la notion de climat. Une musique est là pour créer une émotion, le plus souvent. Parfois, elle a une notion utilitaire, sociale, qui prime ( la fanfare de la remise des décorations, le flonflon de la fête foraine, etc ). Mais souvent, il y a des musiques que personne n'attendait, et que leur créateur a réussi à faire aimer du public, parce qu'il proposait un climat intéressant. En dernier ressort, c'est ce climat que nous recherchons ou qui nous fait fuir - car ce qui plait aux uns peut déplaire aux autres. En fait, si vous créez un climat intéressant et que vous vous faites écouter, fatalement, il y aura des gens qui vont adorer ce climat parc qu'il correspond à leur climat intérieur à ce moment-là, et ils étaient prêts pour votre musique, et d'autres qui n'aimeront pas, soit qu'ils ne soient pas prêts, soit qu'ils ne le seront jamais, parce que ce climat là est incompatible avec le leur... Je dirais qu'en musique, certes, la technique, la virtuosité, la qualité du son, comptent. Mais ce ne sont que des conditions nécessaires, pas suffisantes, pour que la mayonnaise monte. On peut très bien avoir des super instrumentistes, un travail de studio impeccable, pour sortir quelque chose qui n'aura pas grand intérêt, ou qui sera entaché d'une démarche purement commerciale. En dernier ressort, ce qui compte c'est le climat, autrement dit, les INTENTIONS de celui qui émet de la musique, ou, en quelque sorte, la question de savoir sur quelle planète il veut nous emmener. Et non seulement ces intentions, mais le fait qu'il agisse en pleine CONSCIENCE de ce qu'il veut faire. Pourquoi il joue, ce qu'il joue, pour créer quelle émotion.

Il est certain que Ravel, quand il compose les jeux d'eau, nous emmène dans un climat de rêverie, de paix, de fluidité, alors que le sacre du printemps, de Stravinsky, relève d'ambiances plus tourmentées. Je crois que ce qui compte c'est vraiment ça, l'intention qu'on y met, et il faut en être conscient. Beaucoup de musiciens que je côtoie se préoccupent de technique, admirent untel ou untel qui joue plus vite que son ombre, sans se demander ce qui est joué. Franchement, quand on me montre un guitariste qui joue à toute allure, mais qui, ce faisant, aligne à l'infini tous les clichés du jeu blues ou rock de la guitare, moi, ça rentre par une oreille, ça ressort par l'autre. Le gars, au bout de trente secondes, je ne l'entends plus, je sais déjà ce qu'il va faire, c'est comme un catalogue qui se déplie devant moi, dont je verrais les pages tourner, à l'infini. Aucun intérêt.

Pour moi, il y a des musiques qui m'entraînent très loin, dans différents mondes, et qui ne correspondent pas à ces clichés, qui cherchent à les éviter, et qui y arrivent plus ou moins, ça dépend des moments.

Je ne peux pas parler de toutes, mais bon... En termes de climats, voici quelques exemples :

- On parlait tout à l'heure de musique pour orchestre. Bartok, Stravinsky, Prokofiev, Debussy, Ravel... Bon, par moments ça me prend, j'écoute ça. Pas souvent, mais de temps en temps. J'aime mieux les choses plus rythmées, modernes. En fait, j'apprécie particulièrement les musiques qui cherchent à intégrer les apports du classique ( rigueur de construction, maîtrise de l'harmonie ), du jazz ( les accords un peu complexes, 7°, 9°, 11° et tutti quanti, les tournes ternaires, le côté improvisé aussi ), et certains aspect intéressants du rock ( notamment, l'énergie, le côté binaire, à condition qu'on conserve une finesse dans l'harmonie, ce que je n'aime pas dans le rock, c'est quand on aligne quatre accords majeurs, les même, pendant tout un morceau. Le rock est souvent énergique, voire puissant, mais bourré de clichés, si ce n'est de vulgarité. Quand au hard rock, c'est la même chose mais avec, en plus, un son volontairement crade, ça, je ne supporte pas plus de dix secondes ).

- A la frange de la musique classique, Steve Reich et ses structures répétitives, me parait connecté au divin, il m'entraine dans des mondes singulièrement harmonieux, où tout s'emboite comme une sorte de mécanique d'horlogerie céleste, et où l'idée de progression est essentielle. Je me sens heureux et en paix quand j'écoute ses morceaux, et même dans des pièces plus tourmentées ( par exemple, The Desert Music ), il y a constamment un élan mystique qui me ravit. En plus, j'adore les timbres qu'il emploie, constamment on trouve dans sa musique des vibraphones, marimbas, pianos... Une pièce comme Octet, par exemple, montre bien comment Reich combine à merveille les instruments, les fait interagir, c'est un régal pour moi, ça m'entraîne loin, très loin.

- Magma, groupe créé dans les années 70 par Christian Vander, me parait relever d'un esprit intéressant, à la rencontre entre le jazz inspiré par John Coltrane ( intensément mystique et profondément halluciné ), une certaine musique classique ( notamment Stravinsky, Bartok, Karl Orff ), une dose incroyable d'énergie ( mais pas du tout celle, triviale, du rock ), une dimension d'émotion très forte restituée par les choeurs, une ambiance qui oscille entre la messe noire, la réunion de fous furieux, à certains moments, à d'autres une inquiétante étrangeté, ou encore une très grande tendresse. Magma peut développer, à l'intérieur d'une même pièce, une infinité de climats, qui changent constamment. C'est souvent d'une précision redoutable, il y a des mises en place, des passages-clés où tout bascule, c'est à plus d'un titre remarquable.

- Le compositeur Allemand Eberhard Weber crée un jazz très particulier, teinté de mysticisme mais avec retenue, gravité, quelque chose qui est à la fois serein, harmonieux, mais étrange, c'est très très beau et ça me fait un bien énorme. On ne le trouve pas en France, moi j'ai dû acheter des disques sur place. J'adore notamment celui avec Gary Burton au vibraphone, "Fluid Rustle".

- Robert Fripp est pour moi un génie. Avec son groupe King Crimson, il crée depuis plus de trente ans une musique nerveuse, torturée et en même temps qui obéit à une logique de construction très cartésienne. Je n'aime pas toujours les sons, c'est très guitaristique, mais je fais une exception car les harmonies sont passionnantes, les climats envoutants. Fripp base beaucoup de morceaux sur l'idée de deux instruments qui se répondent. Souvent c'est une décomposition harmonique arpégée qui se trouve répartie entre les deux guitaristes, chacun jouant une note sur deux, chacun renvoyant la balle à l'autre. J'adore. Ce sont des descentes systématiques d'arpèges qui explorent les spectres de gammes souvent pentatoniques, jusqu'à retomber sur la fondamentale, qui est là pour servir de signal au déclenchement d'autres manoeuvres, du style on rejoue tout au double de la vitesse, on passe à une autre tonalité, etc. Fripp compose depuis plus de trente ans, et chaque fois qu'on entend du Crimson, on reconnait tout de suite l'ambiance, le climat. Parce qu'il a ses petits trucs à lui, qui l'obsèdent et qui lui sont caractéristiques.

- David Sylvian crée lui aussi, dans un univers nettement plus chanté, chanson, des morceaux qui restent de très grande qualité musicale. Souvent les chanteurs se servent de la musique comme d'un décor, d'un cadre pour mettre en valeur leur voix, et font un super boulot d'arrangements, etc, mais sans faire preuve d'originalité dans la conception même de la musique. David Sylvian, lui, crée des univers vraiment particuliers, beaux, étranges et pleins de poésie. Souvent, dans la chanson, l'interprète a un "message" à délivrer, et on est là pour écouter les "paroles," qui remportent plus ou moins un sentiment d'adhésion, et qui font qu'on trouvera la chanson plus ou moins "belle". Moi, je ne fais pas gaffe à ce que raconte David Sylvian, c'est de